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Les instructions étaient claires, il fallait «arriver le ventre léger», porter un «pantalon type jogging non serrant» et un tee-shirt de couleur claire afin que Jérôme Porsperger, le prof de chant, «puisse observer le mouvement du diaphragme». Il fallait aussi essayer de «dormir en sumsance la veille» et tenter, «si possible, de ne pas arriver sur les rotules». Autant avouer d 'emblée qu'il fut un peu difficile de réussir à suivre à la lettre ces deux derniers conseils. Qu'à cela ne tienne, on est mardi soir, on s'est inscrite à Corps Voix Chant, la première séance bruxelloise d'un cycle de dix qui permet de plonger à pieds joints dans le plaisir de chanter, chanter ensemble, de 19 heures à 21h30

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'On chante depuis l’origine dumonde, on chante pour son enfant,pour ses morts, pour la nature,pour clamer que l’on est vivant.'
Jérôme Porsperger, prof de chant

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500 millions de neurones

A Corps Voix Chant, personne ne se connaît encore, on est douze, on a entre 20 et 60 ans, on est en jogging, sans chaussures, un peu crispés, c’est humain, avec sur les épaules une journée de travail, une liste de soucis et, pour ma part, aucune envie de devenir Taylor Swift, juste apprendre, découvrir, se sentir vivante. «On n’est pas au boulot, on n’est pas en famille, on n’est pas dans le métro, on est à Corps Voix Chant, préambule Jérôme Porsperger. C’est votre petite bulle, on va se faire du bien, on va vivre une aventure, ne vous foutez pas la pression. Respirez, relâchez les épaules, silence, c’est bon, non?» Et puisque chanter, c’est «créer de l’espace», on commence par quelques petits exercices corporels, un peu de stretching, c’est timide au début, mais on lâche prise peu à peu. «Laissez circuler l’air», répète-t-il. Les mâchoires se relâchent, les bâillements s’enchaînent, sans les avoir provoqués, ils sont l’excellente preuve que l’on se détend. Et voilà que la glace est brisée, on s’assied en rond, on se présente, chaque prénom est repris en chœur, en chantant, à trois reprises, la bouche largement ouverte, ça vibre, c’est presque joli. Jérôme nous invite à saliver, on se passe la langue dans la cavité buccale et il en profite pour balancer quelques chiffres étonnants: «On chante avec son deuxième cerveau, son ventre, or les intestins contiennent 500 millions de neurones, le cerveau 500 milliards, celui d’un chien 200 millions, on chante donc avec son petit animal!»

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« I feel you… »

Doucement, on joue le jeu de Corps Voix Chant, on fait vibrer nos cordes vocales, on muse, on passe aux voyelles, au «i» qui résonne dans le nez. Les voix sont encore mal assurées, dans la découverte de soi. Mais quelque chose lâche. Et plus encourageant que jamais, Jérôme entonne la première phrase du chant du soir «Mother I feel you under my feet» et nous avec lui… On n’est décidément pas à l’école, il y met de l’empathie, de la joie, de la générosité, du sérieux aussi et des ferments de liberté. On com- prend qu’on travaille presque inconsciemment sur les croyances limitantes et les blessures d’enfance – les «tu chantes comme une casserole» ou «tu te la pètes, tu te prends pour une artiste». Il sait combien ces remarques font du mal, durablement. «J’ai aussi été cassé par des profs de chant ou de maths», dit-il. Voilà aussi pourquoi on n’aura pas de partition. «Dès que j’en sors une, précise-t-il, je sens en un centième de seconde les deux tiers des gens se raidir.» Cela me convient parfaitement, je ne sais pas lire les notes – sur un quart de page, il a dactylo- graphié les quatre phrases de la chanson très Pachamama de Windsong Dianne Martin, avec la traduction, les temps et les voyelles ouvertes soulignés. On se met à bouger, ça ressemble à une danse, un pied devant et puis l’autre, un pied derrière et encore, on marque la pulsation sur 4 temps. Et on chante les deux premières phrases puis le refrain et puis la suite, «Mother I Hear your heaaaaart beeeeeat Hèya Hèya Hèya Ya Hèya Hèya Hô Hèya Hèya Hèya Hèya HèèèèYaaHôôô Mother I Hear You in the River Song Eteeeernal waaaaters flowing ooon and oooooon...» Les regards se croisent, des sou- rires apparaissent, l’une ferme les yeux, tout à la vibra- tion interne et externe, l’autre se met à claquer des doigts, ça prend vie là devant nous, grâce à nous, à travers nous. Conseil en douce, par-delà le chant qui ressemble à une joyeuse incantation: «Ouvre la bouche, je suis ton miroir, fais la même chose que moi, ouvre l’arcade sourcilière, relâche le front, le néocortex qui veut tout comprendre, laisse le ventre de Bouddha gonflé, même si toute ta vie on t’a répété 'rentre le ventre, tiens-toi droite', pour que puisse vivre l’inspire et pour que tu puisses chanter.»

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[...] effet: on chante ensemble, on est en cercle, on regarde les autres et le regard des autres nous effleure, on perçoit les êtres à nos côtés, c’est bon et cela se voit sur les visages et dans les corps. «C’est la force du collectif, rappelle Jérôme Porsperger. On se sent moins seul, on se sent appartenir à quelque chose de plus grand, qui nous dépasse, on chante depuis l’origine du monde, on chante pour son enfant, ses morts, la nature, pour clamer que l’on est vivant.» Les deux heures trente sont passées comme passeraient deux minutes. On se pose, toujours en cercle, temps de partage des ressentis mais comme «ce qui se dit ici reste ici», nous ne trahirons pas le contrat. Voici cependant le témoignage de Max, voix de ténor et envie folle de chan- ter qui fait tout tenir en un mot: «Harmonie». Et celui d’Anne-Valérie, qui rempile pour une deuxième année: «Je n’ai pas une bonne voix et une très mauvaise oreille. J’ai déjà chanté dans un chœur et j’avais remarqué à quel point cela me mettait en joie. J’adore cette liberté à laquelle Jérôme nous invite, une liberté dans le corps, une liberté dans le souffle. J’aime aussi ce melting-pot du groupe, varié en termes d’âge, de sexe, de nationalité... La seule chose que je ne suis pas arrivée à faire, c’est chanter en solo devant le groupe. C’était au-delà de ma capacité. Peut-être y arriverai-je enfin cette fois-ci, c’est un cheminement. Je veux trouver ma voix. Je veux trouver ma voie.»

De gaité de chœurs

Anne-Françoise Moyson, Le Vif Weekend - 10/2024